Introduction par Charles-Edouard Platel, avant le concert de création de la musique "Vibration". Les Molières, 1er octobre 2016.

"Je suis très heureux de présenter pour la première fois une de mes compositions musicales électro-acoustiques aux Molières. Ma précédente diffusion sonore ici remonte à la fête de la musique de 2008 dans le parc du Paradou, pour une fantaisie sonore intitulée « O mon bucolique village ». J’ai eu la joie rejouer  « O mon bucolique village » dans cette salle hier pour les écoliers. Ils se sont bien amusés. Ils vous le raconteront peut-être.

La musique m’a toujours procuré des moments où l’esprit se libère.  Pour s’évader d’un quotidien absorbant ou fatigant, pour concentrer les forces dans les passages difficiles, pour partager des émotions avec d’autres personnes, dans la fête ou simplement pour découvrir de nouvelles musiques ou de nouveaux artistes musiciens.

J’écoute avec attention des musiques très différentes: jazz, musique occidentale classique ou contemporaine, musiques traditionnelles et du monde, musique électronique. Je n’écoute jamais la musique distraitement et je ne m’intéresse pas aux productions musicales de remplissage. Parfois, rester longtemps dans le silence peut autant libérer mon esprit qu’écouter de la musique.

Etant curieux et aimant inventer par moi-même, j’ai commencé à explorer le domaine du sonore grâce à des dispositifs électroacoustiques: synthétiseurs et magnétophones.
J’ai débuté le montage sonore en découpant au ciseau des petites longueurs de  bande magnétique enregistrée, puis en assemblant celles-ci avec du scotch. Ensuite l’ordinateur est arrivé dans le studio. A l’époque mon métier scientifique me prédisposait à cette recherche, car je maîtrisais bien l’acoustique et les technologies numériques. C’était plus aisé pour moi que de partir de zéro pour apprendre le solfège et à jouer d’un instrument « normal ».

A ce jour et depuis dix ans, je crée de la musique électroacoustique depuis mon studio personnel. Je conçois sons, variations et compositions, afin de creuser les idées artistiques qui dès lors affleurent. Puis je délivre cette expérience en réalisant des œuvres musicales, entendues lors de concerts, sur disque et en ligne, pour accompagner d'autres artistes, ou simplement pour s’amuser.

Il me fallait néanmoins une direction et une méthode pour donner sens à ma démarche. En matière de création contemporaine, les expériences sont nombreuses, enthousiasmantes ou décevantes. Je ne pouvais attendre d’avoir un recul suffisant par rapport aux différentes écoles.

Aussi mon idée a été simplement de rechercher comment la musique aide à libérer l’esprit par les émotions, pour moi comme pour mes futurs auditeurs. J’identifie donc l'auditeur comme objet premier du processus musical, selon sa capacité à écouter, s'intéresser et s'y reconnaître.

Comprendre l’écoute permet de mieux savoir quoi donner à écouter. Ma démarche est exposée dans l’ouvrage « Musique Imaginaire » que j’ai publié en 2007.

La quarantaine d’œuvres qui se succèdent dans mon catalogue témoigne de l’aventure étonnante dans laquelle je me suis engagé, en explorant une à une trois dimensions selon lesquelles un auditeur peut entrer en résonance avec les vibrations de la musique.

J’ai commencé par la dimension temporelle, la durée, les rythmes. Il est vrai que je suis assez influencé par le jazz, qui me semble une source d'inspiration évidente de la musique d'aujourd'hui, un exemple de liberté et une source de chaleur. L’œuvre qui marque cette période est la suite des treize « Poèmes anachroniques »,  invitant l’auditeur à une écoute contemplative bercée par une subjective « courbure du temps », ou chaque son semble découler du souvenir des précédents tout en pressentant les suivants.

Pour obtenir ce résultat je me suis méfié des outils informatiques de composition musicale du commerce. Ils sont conçus pour favoriser les cadences métronomiques classiques et aussi les cadences « boum boum » infernales requises par l’industrie musicale.  Aussi, pour retrouver l’écoulement naturel du temps et en m’inspirant de la dynamique des fluides, j’ai conçu mon propre instrument rythmique, que j’ai nommé Randolon, pour que chaque son semble se poser selon les périodes et hasards de la nature.

Dans une second temps, je me suis focalisé sur la couleur et la texture des sons. J’ai constitué une bibliothèque personnelle d’enregistrements d’environnement sonores naturels, de bruits de l’activité humaine et de sons d’instruments de musique. J’ai conçu un nouveau logiciel, appelé Ondolon, qui me permet de travailler en ralentissant la lecture des enregistrements et ainsi d’observer en détail le grain et les inflexions sonores, comme avec des images macrophotographiques. La nature des vibrations sonores révèle à la fois des énergies fortement chaotiques et des hauteurs harmoniquement pures. Ondolon permet de sculpter finement dans cet univers en réduction pour produire des figures sonores nouvelles. En agençant ensuite les objets obtenus, j’ai produit des compositions comme « Forest Vibes (les vibrations de la forêt) » ou « Softmetal », où l’auditeur est immergé dans des ambiances de sons inouïs.

Comment utiliser cette technologie rationnelle tout en préservant la spontanéité, voire le désordre auto-créateur, comment libérer l’inspiration pendant le processus méticuleux d’écriture informatique?  J’ai de la chance, car aujourd’hui la puissance de l’ordinateur accessible en studio personnel permet de percevoir le résultat sonore en même temps qu’il est travaillé, donnant une perception en retour, un feedback analogue à celui de l’improvisateur jouant de son instrument de lutherie, à cordes, à vent ou a percussion. Lorsque la pensée guide l'action et l'action guide la pensée, le feedback, immédiat ou différé, induit une résonance qui fait progressivement prendre corps aux idées émergentes.

En même temps j’ai cherché l’inspiration auprès d’artistes: peintres, photographes, sculpteurs. Ils m’apportent des formes: courbes, taches, contrastes et dynamiques, transparences et textures, une organisation de l’espace. Ils portent surtout le défi pour moi de transposer musicalement les représentations mentales qu’ils transmettent par leur art. Chaque année je travaille quelque mois avec un ou plusieurs artistes qui me font l’honneur de diffuser ma musique lors de leurs expositions, et même de s’inspirer de cette musique pour créer de nouvelles oeuvres de leur cru.

En 2016 la sculpteur Isabelle Garbil Fauve-Piot et la peintre Françoise Gomès m’amènent enfin à travailler sur le coeur de l’écoute, c’est à dire le balancement entre la perception sensible du son et la conscience des résonances que ses vibrations provoquent en soi et autour de soi. Nous avons choisi de présenter nos travaux ensemble. Elles ont contribué à ma composition et la musique est présente dans leurs créations.

Vous serez peut-être surpris par la musique que vous allez entendre: il y a de long silences, il y a des sons continus variant lentement. Ce sont des espaces que je réserve dans la composition pour écouter la voix intérieure des émotions: vous ne saurez rien des miennes, mais ce temps est disponible pour écouter vos propres émotions. Vous pouvez aussi profiter de ces moments là pour être bercés par les vibrations de couleur accrochées aux murs ou ressentir la présence des sculptures près de vous dans cette salle."

Ecouter maintenant la musique "Vibration" (extraits).